notre petit secret, une histoire courte écrite par l'auteur Simon JAC

Notre Petit Secret 4


    Je suis très heureux de vous présenter la toute dernière nouvelle que je publie sur mon blog d’écrivain, et qui s’intitule Notre Petit Secret. En espérant qu’elle vous plaira, je vous souhaite une très bonne lecture ! Et sans plus attendre…

Je vous laisse découvrir cette histoire !

 

—  Notre Petit Secret  —

 

    Quand les portes du vénérable bus de la ligne 16 s’ouvrirent, Timothé pris le temps d’une longue inspiration avant de grimper les quatre marches qui le séparaient du chauffeur.

    —  Ticket ! lui balança le vieil homme en brandissant machinalement son poinçon en forme d’étoile.

    Timothé lui tendit le petit bout de papier tout froissé puis essaya un sourire amical, mais il n’eut en réponse qu’un hochement de tête le pressant d’aller s’asseoir. Ravalant sa politesse, il alla pour s’exécuter quand le bus redémarra en trombe ! Sans qu’il n’ait eu vraiment le temps de réagir, la secousse le déséquilibra en le faisant trébucher comme un vieillard mal en point à qui l’on aurait fait un croche-pied. Quelques petits rires moqueurs se firent entendre parmi les passagers, et Timothé se redressa en arborant l’attitude la plus digne qu’il avait en stock. Il lança un éclair de reproche au rétroviseur du conducteur, mais ce dernier avait le regard fixé sur la route et semblait l’avoir déjà complètement oublié.

    En se dirigeant finalement vers l’arrière du bus, Timothé prit soin de garder les yeux droit devant pour ne croiser aucun des regards qui se levaient discrètement sur lui. Comme à son habitude, il prit place sur l’un des cinq sièges du fond et se laissa envahir par cette satisfaction nostalgique qu’il aimait tant. Il se rappelait ses jeunes années, lorsque seuls les plus cools du collège avaient le droit de trôner à l’arrière du bus. Lui-même n’avait jamais pu prétendre à une telle place, alors y être assis aujourd’hui c’était bien plus qu’une petite victoire : une sorte de revanche sur la vie !

    Rah le collège… Il était bien content que toute cette époque soit derrière lui ! Même si à bien y réfléchir, les années de lycée n’avaient pas vraiment été une partie de plaisir non plus. Heureusement, il y avait eu Kelly.

    Kelly…

    Un an après il y repensait encore. Normal après tout. Une relation aussi longue ça laisse son empreinte sur le cœur… Mais qu’est-ce qui lui était passé par la tête, bon sang !

    Timothé reposa son crâne contre la vitre froide et laissa naviguer son esprit dans les remous de sa mémoire. Il savait qu’il ne tarderait pas à se perdre quelque part entre ses regrets et ses actes manqués, mais il n’arrivait pas à faire autrement. Et dans un enchaînement que sa conscience ne réussit ni à contrôler ni à comprendre, sa main droite sortit son portable de son manteau, composa quelques touches, et envoya le message.

    — Mais… Mais quel con putain ! s’étonna Timothé qui avait placer sa main devant sa bouche en réalisant ce qu’il venait de faire.

    Il resta plusieurs secondes ainsi, sans bouger, à regarder son portable de travers comme s’il s’agissait d’une invention dangereuse et imprévisible, quand sa main se mit soudainement à vibrer.

    —  Allô ?

    —  Tim, à quoi tu joues avec ton message !

    —  Désolé je…

    Un long silence eut alors le temps de s’installer, et Timothé reprit avec hésitation :

    —  C’est que…

    —  C’est que quoi, Tim ? força-t-elle alors avec une pointe d’impatience dans la voix.

    —  Tu me manques Kelly…

    Il avait répondu sans réfléchir. Et comme cela arrivait parfois, ses émotions prirent le relais sans prévenir, ne le laissant devenir plus qu’un simple observateur de la conversation.

    — C’est pas ce que tu m’as dit en me quittant…, répondit-elle avec rancœur.

    —  J’ai… j’ai besoin de toi Kelly…

    —  Tu sais Tim, je suis persuadée qu’un jour tu sauras ce que tu veux vraiment et que tu réussiras à trouver quelqu’un pour toi. Mais ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas moi !

    Le portable fit un petit « bip » sonore. Elle avait raccroché.

    —  Quel con mais quel con mais quel con mais quel con ! se martela Timothé pour lui-même en cognant à plusieurs reprises son poing contre le pauvre siège qui lui faisait face.

    C’est alors que l’homme qui était assis devant se leva d’un bond, et se retourna pour lancer un regard aussi noir que menaçant. Timothé fit un rapide non de la tête pour assurer qu’il ne voulait aucun ennui, puis croisa les bras et renfonça sa tête dans ses épaules jusqu’à ce que l’homme veuille bien se calmer et se rasseoir.

    Il laissa échapper un profond soupir… Comment avait-il pu foirer à ce point avec Kelly ? Aujourd’hui il s’en rendait compte comme une évidence, c’était réellement une fille bien. Mais c’était trop tard ! Il avait tout gâché et tout détruit. Et elle ne resterait sûrement qu’une de ces relations que l’on regrette toute la vie.

 

    En sortant du bus, Timothé emprunta la grande avenue qui menait au vieux centre de la ville. Elle était bordée sur toute sa longueur par de magnifiques et majestueux platanes, que les vents de cet automne glacial avaient finalement réussi à déshabiller de leurs feuilles. Il marchait à vive allure, s’appliquant à maintenir une démarche assurée et un regard déterminé. Cela lui était presque devenu naturel, et dès qu’il croisait quelqu’un, il le toisait comme par défi avant de détourner la tête avec un signe de nonchalance ou de désintéressement. Il ne savait même pas pourquoi il avait pris cette habitude. C’était peut-être la manière maladroite qu’avait trouvé sa timidité pour se défendre de l’inconnu. Une sorte de masque. Il devait certainement passer pour un mec hautain, désagréable et froid, mais au fond quelle importance… Il n’établirait jamais le contact avec ces gens-là, puisque chacun d’entre eux était sagement dans sa bulle et que de toute façon il n’oserait pas les aborder.

    Timothé tourna soudain à droite pour rejoindre une petite rue adjacente. Une rue qu’il avait bien connu autrefois et qui aujourd’hui encore lui restait familière. Après quelques minutes de marche, il déboucha sur une large place et fut alors transporté par un espoir qui l’invita à lever les yeux sur l’imposant immeuble qui se dressait devant lui. Il se concentra un instant puis plissa les paupières pour ajuster son regard en direction du septième étage.

    Les fenêtres de chez sa sœur avaient toujours leurs grands rideaux rouges…

    Il baissa la tête et resta là, sans bouger, se laissant envahir par un frisson qui réussit à lui dérober un de ces tristes sourires de mélancolie. Il ne savait pas trop pourquoi il continuait de venir ici. S’il espérait quelque chose, c’était peine perdue de toute façon. Sa sœur et lui ne se parlaient plus depuis la mort de leurs parents. Alors à quoi bon…

    À quoi bon raviver de vieilles histoires douloureuses…

 

    Quand il arriva enfin chez lui, Timothé ne prit pas la peine de quitter ses chaussures et son manteau, et d’un pas traînant il alla s’écrouler sur le canapé du salon. Il alluma la télévision sans grande conviction avec un regard qui semblait dire “vas-y, divertis-moi si t’y arrives…”. Et l’écran lui répondit avec une voix sur-travaillée de journaliste : « et c’est dans une douleur immense que cet artisan de la petite boulangerie de la rue Saint Pierre a vu sa vie se retourner ce matin. Qui aurait pu prévoir qu’un tel drame toucherait cette commune jusque-là sans histoire. Nous avons bien évidemment une pensée pour cet homme et pour le reste de la famille de la victime. Et je dois vous rappeler que face au suicide, un numéro vert existe et vous pouvez… » 

    —  Que de bonheur…, ironisa Timothé en appuyant d’un geste énervé sur la télécommande.

    Ce fut désormais à une jeune femme de lui faire face. Elle était habillée de vêtements dont les couleurs criardes ne semblaient pouvoir être concurrencées que par son effrayant maquillage pot de peinture. Mâchant la moitié de ses phrases, elle s’évertuait à parler à toute allure : « À qui la faute, sérieux ? Ça fait deux fois qu’il me trompe, là ! Il veut jouer au con et ben il va me trouver ! Il me connaît pas ! Il croit que je suis sa chienne ou quoi ? »

    Timothé s’empressa de couper le son pour éviter de s’arracher les oreilles. Dire qu’il payait pour avoir le droit d’écouter ça… Il n’aurait su dire ce qui était le pire : les informations qui enchaînaient les nouvelles stressantes et les malheurs de parfaits inconnus, ou bien la mise en scène de personnes débilisées par leur ego surdimensionné. Lui la seule chose qui l’intéressait sur les écrans, c’était le sport. Enfin le foot, surtout. Et dans son malheur il avait de la vaine car c’était soir de match. Et pas n’importe lequel : son équipe favorite était en passe de se qualifier pour la demi-finale !

    Cette pensée réussit à lui remonter un peu le moral et il se décida finalement à quitter son manteau. Tiens, il pourrait inviter Adrien ! Lui non plus ne ratait jamais un seul match, il s’en était vanté la dernière fois au bureau. Enthousiasmé par son idée, il fouilla pour attraper son téléphone.

    —  Allô ? décrocha Adrien en essayant de couvrir le brouhaha qui semblait l’entourer.

    —  Euh… Oui c’est Timothé. Je ne te dérange pas ? C’était pour t’inviter à venir voir le match chez moi ce soir ? Ça te tente ?

    —  Allô Timothé ? Je t’entends mal, attends…

    Il devait y avoir beaucoup de monde autour de lui. Timothé entendit des bribes de discussions et de nombreux éclats de rire.

    —  Oui tu disais ? questionna Adrien après un instant.

    —  Bah je me demandais si tu étais partant pour venir chez moi… regarder le foot.

    —  Ah je suis déjà au bar pour le match. Je suis avec des amis. Mais une autre fois, t’inquiète.

    —  Ok oui je comprends. C’est pas grave, je vais…

    Timothé n’eut pas le temps de finir sa phrase. Des rires de femmes s’étaient rapprocher, et il assista malgré lui à la conversation qui se tenait à l’autre bout du fil :

    —  C’est qui ? Elle s’appelle comment ? fit une voix joyeuse et taquine.

    —  Non arrête, c’est juste un collègue du bureau, chuchota Adrien.

    —  Roh on s’en fout du travail ! Allez viens ! T’es avec nous ce soir !

    Il y eut soudain comme un cri d’animal en rut, qui fut suivi de nombreux rires et gloussements d’excitation. Timothé préféra raccrocher.

    Se retrouvant à regarder son portable désormais muet, il sortit un long soupir qui ne réussit qu’à moitié à lui délier la gorge. Il appuya de nouveau sur la télécommande. « Et c’est un sacré match qui s’annonce ce soir ! Les rouges et blancs nous ont habitués à briller tout au long de cette saison et je crois qu’elle restera gravée dans les mémoires !  —  Oui, comme vous dites mon cher Thierry ! Et d’ailleurs nous devrions féliciter le capitaine, qui au cours de cette fabuleuse saison est devenu à la fois ballon d’or et père de deux jumeaux ! Quel homme !  —  Ah effectivement ! C’est ce que l’on appelle réussir sa vie ! »

    Timothé allait une nouvelle fois sombrer et se perdre dans ses pensées, quand soudain, un bruit lourd et retentissant se fit entendre depuis l’entrée de l’appartement ! Dans un sursaut, il s’empressa d’éteindre la télévision et resta alors immobile à attendre, totalement silencieux et alerte. Il lui semblait qu’on avait toqué à la porte, mais il n’en était pas sûr. Se levant doucement du canapé, Timothé sentit poindre en lui une curieuse inquiétude. Il glissa à pas feutrés jusqu’à l’entrée, leva délicatement un petit cache, puis ferma son œil gauche pour finalement pointer le droit à travers le judas. C’est alors que ses yeux s’emplirent tout à coup de terreur ! Il recula en panique et son dos finit par heurter le mur qui était derrière lui. Ses jambes devenues tremblantes l’abandonnèrent, et il se retrouva sur les genoux, à placer la main au torse pour essayer de calmer son pauvre cœur qui battait la chamade.

    On cogna de nouveau la porte, mais cette fois-ci avec force et insistance.

    —  Casse-toi ! hurla Timothé en regardant dans le vide. Dégage ! Je veux pas te voir !

    La porte fut alors frappée avec une telle violence que les gonds en tremblèrent eux aussi de peur. Timothé rassembla ses forces et courut se réfugier au fond du salon, poursuivi par ce terrible frisson d’angoisse. À cet instant, cela lui semblait sa seule option valable. Il y eut alors un coup assourdissant, et dans un fracas qui lui fit écarquiller les yeux, la porte s’ouvrit à la volée.

    Elle était revenue…

    Dans l’entrée se tenait une jeune femme aux cheveux aussi noirs que l’ébène. Ses yeux étaient résolument pointés sur Timothé, et dans une démarche lente et assurée, elle s’élança vers lui.

    —  Tu dois m’écouter, Tim.

    —  Sors de chez moi ! hurla-t-il comme une ultime riposte.

    La voyant se rapprocher dangereusement, il s’était précipité derrière la table pour éviter qu’elle ne l’atteigne.

    —  Viens Tim, écoute…

    Dans un mouvement désespéré, il se saisit de la plante qui avait toujours trôné sur la table, et la balança sur la femme aux cheveux noirs qui l’esquiva avec une facilité déconcertante. Paniqué, Timothé se mit alors à courir en faisant tomber les chaises derrière lui afin de barrer le passage. Puis comme si une vague lueur de courage l’avait parcouru, il agrippa la dernière chaise et lui fit faire un violent arc de cercle horizontal pour frapper sa poursuivante en pleine tête. Malheureusement, celle-ci se baissa juste à temps pour esquiver une nouvelle fois l’attaque, et la chaise termina sa trajectoire dans le miroir qui vola en éclats. La femme aux cheveux noirs profita de cette ouverture, et à la vitesse d’une lionne qui bondit sur sa proie, elle se rua sur lui pour le plaquer avec force face contre le mur. Mettant un moment à comprendre ce qui s’était passé, Timothé sentit soudain une main froide glisser sur son crâne pour lui empoigner les cheveux avec fermeté.

    —  Dégaaaaaaage ! dit-il dans un soupir exténué et implorant.

    — C’est de ta faute si je suis là, et tu le sais ! Assume maintenant !

    Sur ces mots, elle resserra sa prise et lui fracassa violemment la tête contre le mur. Timothé put à peine réaliser à quel point il avait mal que sa tête vint s’écraser de nouveau. Puis encore… et encore. À moitié déboussolé, il sentait du sang lui couler doucement du front et glisser le long de ses sourcils. Et quand la femme aux cheveux noirs le relâcha, il s’effondra lourdement au sol comme une vieille marionnette usée à qui on aurait sectionné les fils.

    Pour échapper au danger, il se mit à ramper et arriva jusqu’au canapé sur lequel il réussit à se hisser tant bien que mal. Il sentait la douleur se propager de son crâne à son ventre et lui envahir tout le reste du corps. La femme aux cheveux noirs, qui avait regardé la scène comme on regarde un mauvais drame, vint se placer au-dessus de lui, et d’un air sadique, lui enfonça la tête dans les coussins. C’est alors que puisant au plus profond de la rage qui commençait à le saisir tout entier, Timothé poussa un cri à s’en faire imploser le cerveau ! Tout l’immeuble aurait pu résonner de ce hurlement de douleur, mais il ne fut finalement qu’un long bruit sourd et étouffé.

    Alors que la femme aux cheveux noirs lui enfonçait encore plus profondément la tête dans les coussins, Timothé se mit soudain à se débattre comme un fou ! Dans cette lutte acharnée qui semblait perdue d’avance, il réussit sans savoir comment à se libérer de sa tortionnaire. Il se leva alors d’un bond, et comme si c’était la seule chance qui lui restait de survivre, il se précipita vers le meuble en bois, ouvrit un tiroir pour prendre un couteau, et courut se réfugier dans la salle de bain.

 

    Il savait qu’elle viendrait à lui. Il le savait. Et désormais coincé dans cette situation, il ne voyait plus aucune issue. Une bouffée de stress l’entoura tout à coup en entendant les pas qui se rapprochaient dangereusement depuis le salon. Regardant à travers le miroir, Timothé vit que le reflet de son visage ensanglanté s’était mis à pleurer. C’était inexorable. Il fallait se rendre à l’évidence et assumer ce que cette femme avait à lui dire. Après tout elle était peut-être là, la solution. Simplement l’écouter pour s’en débarrasser. Comme un mal qui devient plus facile à combattre dès lors qu’on choisit de l’accepter.

    En un instant, il fut parcouru par une épouvantable émotion qui lui lacéra l’esprit et lui mortifia le cœur. La femme aux cheveux noirs s’approcha alors à son oreille et lui glissa d’une voix froide et sifflante :

    —  Tu es seul… si seul…

    Et dans un nuage de fumée presque réel, elle s’évapora.

 

— FIN —

 

(Photo : Cristian Newman)

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