Fleur cambouis, une nouvelle histoire courte de l'auteur Simon JAC

Une Fleur dans le Cambouis 4


    Je suis très heureux de vous présenter la toute dernière nouvelle que je publie sur mon blog d’écrivain, et qui s’intitule Une Fleur dans le Cambouis. En espérant qu’elle vous plaira, je vous souhaite une très bonne lecture ! Et sans plus attendre…

Je vous laisse découvrir cette histoire !

 

—  Une Fleur dans le Cambouis  —

 

    Les blés n’avaient jamais été aussi hauts.

    Les plants s’étaient gorgés des rayons de soleil printaniers et avaient poussé en pleine liberté, décomplexés de toute limite.

    Le vent venait parfois caresser les tiges, pour donner au champ l’apparence d’un océan en train de s’agiter. L’ondoiement de ces vagues de blés dorés avait quelque chose de poétique. Quelque chose qui faisait rêver… Mais aujourd’hui, il n’y avait malheureusement rien de tout cela.

    — Je vais crever ! s’exaspéra Léon en train de trifouiller tout un tas de boutons pour essayer d’allumer la climatisation de sa voiture.

    Il empruntait cette route tous les jours et appréciait plus que tout le passage au milieu des blés. Cela lui donnait l’impression d’être ailleurs. De voyager un peu. Seulement à ce moment précis, il n’avait que faire des voyages et des champs de blés. Agonisant de sueur, il cherchait désespérément à se rafraîchir. Dehors, il faisait effectivement une chaleur écrasante. C’était comme si tous les êtres vivants se desséchaient doucement, sans pouvoir rien faire les uns pour les autres. Et sans pouvoir lutter. Pas une seule brise ne venait combattre la suprématie de ce soleil de début d’après-midi.

    La voiture arriva sur le parking d’une immense bâtisse, plantée là au milieu des champs. Vue depuis un avion, elle aurait ressemblé à un gros bloc de béton gris, isolé dans la nature.

    À l’intérieur, il faisait nettement plus frais. Et quand enfin il y entra, Léon poussa un soupir de soulagement en s’épongeant une dernière fois le front. Il inspira un grand coup avant d’aller plus loin, mais grimaça en sentant cette habituelle odeur de plastique et de graisse qui se dégageait des locaux. C’était à croire que le sol et les murs en étaient imprégnés.

    — On ne peut pas tout avoir, se dit-il alors.

    Il alla s’installer face à une imposante machine, au-devant de laquelle était disposé un tapis roulant vert et étroit. Dans une succession de petits rituels, Léon déposa son sac, sortit son eau et régla sa chaise. Il attendit que 13 heures sonne, puis se mit au travail, comme tous les autres employés de l’usine qui faisaient le deuxième huit : de 13 heures à 21 heures.

    Sa tâche consistait à assembler entre elles deux pièces de plastique rectangulaires. Ni plus, ni moins. Ces pièces sortaient de la machine dans un Bong  assourdissant, et Léon les récupérait sur le tapis roulant. Il les superposait, puis plaçait une vis à chaque angle afin de verrouiller la structure. Ensuite, il recommençait. Et recommençait encore.

    Il ne savait pas vraiment à quoi allaient servir ces pièces. Il avait vaguement entendu le directeur parler d’automobile, et d’essuie-glace, mais à vrai dire, il n’arrivait pas à imaginer ce bout de plastique dans un tel mécanisme. À ce sujet, la psychologue de l’entreprise lui avait précisé qu’il était important de visualiser le but de son travail si l’on veut rester motivé. Mais ça faisait bien longtemps que Léon n’était plus très motivé, et qu’il ne s’attardait plus à visualiser quoi que ce soit en rapport avec le plastique. Tout commençait à l’ennuyer : ce poste, cette usine, et même ses collègues. Ils n’étaient pas méchants, mais Léon avait l’impression qu’ils ne le comprenaient pas. Il profitait parfois de l’unique pause de la journée pour leur partager son ressenti et ses états d’âme. Pendant ces vingt petites minutes, il lui arrivait même de déballer complètement son sac. Mais la plupart du temps, on se fichait de lui, ou on l’appelait « le taré ». C’était sûrement parce qu’il réfléchissait beaucoup trop. Ou alors, c’était parce que justement il n’arrivait plus à avoir de réflexion cohérente concernant sa réalité et son avenir. Ce travail répétitif avait peut-être eu raison de lui, et avait fini par rendre sa pensée aussi machinale que ses gestes. Qui sait.

 

    Durant tout l’après-midi, il avait œuvré en silence, le regard fixé sur les pièces de plastique, l’attention dans le vague. Ses mains avaient réussi à prendre le pas, et travaillaient désormais toutes seules, sans qu’il n’ait plus besoin de s’en occuper. Il était même arrivé à prendre un peu d’avance sur la machine.

    Il en profita alors pour boire à sa bouteille, et balança un regard désabusé autour de lui. Il ne s’attendait à rien voir de transcendant, quand soudain, il la remarqua.

    Trois rangées plus loin, derrière une large machine noircie par le cambouis, se tenait une magnifique jeune femme. Elle avait de longs cheveux d’un châtain foncé, presque brun, qui descendaient le long de son corps et semblaient se tresser à travers cette marinière qui l’habillait particulièrement bien. Léon était en train de se demander comment il avait fait pour ne pas la voir avant ! Ce devait être une nouvelle employée qui venait tout juste d’intégrer l’équipe.

    Oubliant sa machine, il se mit alors à la regarder. Il ne pouvait pas en être autrement, ses yeux étaient résolument attirés par elle. Au milieu du plastique, et à côté de cette machine crasseuse, sa beauté étincelait. Léon trouvait presque comique de constater à quel point elle dénotait avec l’ambiance de l’usine. Et aussi étonnant que cela lui parut, elle était en train de le regarder !

    Il fut tout à coup submergé par un flot de pensées qui firent doucement refleurir son romantisme. Son imagination s’était libérée et s’émoustillait à lui présenter toutes sortes de visions heureuses en compagnie de cette belle inconnue. Il s’était mis à afficher malgré lui un large sourire, ce qui lui donnait malheureusement un air un peu niais…

    — Arrête ça tout de suite ! Qu’est-ce que tu crois ? se dit-il alors soudainement.

    Sa raison venait de le ramener durement à la réalité. En étant tout à fait sérieux et honnête, il le savait, elle était clairement trop bien pour lui. Ses collègues avaient raison, il était très certainement taré. Il était fou de penser qu’elle pourrait un jour l’aimer, lui qui ne représentait rien. Qu’est-ce qu’il pourrait bien lui apporter. Elle faisait sûrement partie de ces personnes qui viennent travailler à l’usine quelques temps, puis qui trouvent rapidement mieux, et s’en vont. Au final, elles ne font rien d’autre que passer. Lui au contraire se sentait vissé à la chaise de son poste, comme si cette machine à plastique était la seule vision qu’il pouvait espérer de son avenir.

    Il baissa la tête puis se remit au travail, résigné.

 

    À la fin de la journée, il rassembla rapidement ses affaires et commença à s’en aller. Il jeta alors un rapide coup d’œil trois rangées plus loin… Elle le regardait également !

    Il quitta ainsi l’usine avec un petit sourire au coin des lèvres, et la lueur d’un espoir ravivé au fond du cœur.

 

~

 

    Le lendemain, Léon se réveilla avec l’envie profonde d’aller parler à cette femme. Cet élan le tint toute la matinée, si bien qu’en attendant l’après-midi, il ne put rien faire d’autre que d’y penser. Il avait toujours été plutôt maladroit en séduction, et souvent, il était passé pour un pervers ou un fou. Cette fois-ci, il espérait bien changer les choses !

    Un vent du Nord s’était levé, adoucissant un peu la température. L’humeur au beau fixe, Léon était impatient d’aller travailler, et à son souvenir, cela ne lui était jamais arrivé.

 

    Quand il s’assit à son poste, elle était déjà là. Ils se regardèrent durant de longues secondes, puis Léon dut se résoudre à se mettre au travail. C’était le jour où le directeur faisait ses interminables rondes, scrutant chaque poste pour trouver quelque chose à redire. Et il trouvait toujours.

    Continuant de travailler, Léon ne pensait qu’à elle. Il regrettait de ne pas être allé lui parler en arrivant, mais sur le moment, il n’avait simplement pas osé. D’ailleurs, ses collègues non plus n’étaient pas encore allés la voir. Cette pensée le rassura un peu, puis il se dit que tout de même, il aurait pu lui adresser un bonjour, ou lui demander simplement comment elle s’appelait.

    — Elle doit sûrement avoir un prénom qui fait rêver, se dit Léon. Un prénom de fleur. Un prénom comme… Rose.

    Trouvant que ça lui allait plutôt bien, il décida de la surnommer ainsi, du moins pour le moment.

 

    Quand arriva l’heure de la pause, il se rendit au distributeur à café, espérant qu’elle en fasse autant. Malheureusement, elle resta à côté de cette horrible machine, qui était décidément aussi crasseuse que Rose était belle. Peut-être préférait-elle rester seule pour se ressourcer. Certaines personnes sont comme ça parfois.

    Alors que Léon retournait à son poste, une bourrasque de vent s’engouffra par la grande porte de l’usine et le fit frémir. À ce même moment, son regard se posa sur Rose. Sentant le souffle du vent, elle s’était mise à onduler élégamment de tout son corps. Ce fabuleux spectacle transporta Léon, qui eut soudain une idée. Ou plutôt un plan. Il allait provoquer une panne. Une panne générale !

    Il le faisait parfois quand il en avait trop marre de travailler. Et lorsque un tel évènement se produisait, les employés se retrouvaient tous au centre de l’usine, et discutaient tranquillement en attendant l’arrivée du réparateur. C’était sa chance de pouvoir lui parler sans éveiller les soupçons.

    Léon attendit patiemment que tout le monde reprenne le travail et soit absorbé par le rythme imperturbable des machines. Il se saisit alors d’une pince coupante, et se rendit discrètement dans le local électrique. Tout à coup, dans un bruit sourd qui ressemblait à un claquement étouffé, les lumières s’éteignirent, et le grand bourdonnement des machines prit fin. Dès lors, seules les fenêtres permirent d’éclairer l’intérieur de l’usine, créant ainsi une atmosphère particulière. Elles étaient ridiculement petites, et ressemblaient davantage à des lucarnes qui auraient laissé pénétrer juste assez de lumière pour y voir clair. Léon revint rapidement à sa chaise et se mit à tourner la tête à droite et à gauche, essayant de paraître aussi étonné que ses collègues. Rose le regardait fixement. Peut-être l’avait-elle vu faire son manège.

    Tout le monde se déplaça vers l’allée centrale, comme Léon l’avait prévu. Ils avaient tous quitté leurs postes et se retrouvaient désormais attroupés, à discuter et à s’interroger sur les raisons de la panne. Tous, sauf Rose. Elle était encore une fois restée à côté de sa machine, seule. Comprenant que son plan venait de tomber à l’eau et qu’il avait fait tout cela pour rien, Léon laissa échapper un râle de déception. Il ne pouvait pas vraiment la blâmer, lui aussi avait eu du mal à s’intégrer et à aller vers les autres durant ses premiers jours ici.

    Soudain, il fut surpris par le directeur qui déboula devant lui et entra d’un pas énervé dans le local électrique. Comme à chaque coupure de courant, il courait de partout, cherchant une solution pour que l’activité reprenne au plus vite. Il en ressortit quelques secondes plus tard, avec les sourcils froncés et les yeux noirs de sévérité. Il s’avança au milieu des employés, et sur un ton de reproche, interpella sèchement Léon :

    — C’est encore vous qui avez fait ça ? Croyez-moi, cette fois-ci, ça va vous coûter cher !

    — Comment ça ? Je…

    — Taisez-vous Léon ! J’en ai plus qu’assez de vos bêtises et de votre attitude de gosse irresponsable ! Je veux vous voir demain dans mon bureau !

    Il repartit en trombe, aussi rapidement qu’il était arrivé. Traversant l’usine, il passa par l’allée de Rose et s’arrêta brièvement devant elle. C’était comme si le fait de la voir avait miraculeusement réussi à le calmer un peu. Il se mit à la regarder de haut en bas, tel qu’il avait l’habitude de le faire avec les employées un peu trop jolie. Il lui sourit, puis repartit en direction de son bureau. Cette scène ne manqua pas de faire naître en Léon une pointe de colère.

    — C’est vraiment toi qui as fait sauter le courant ? lui demanda alors un de ses collègues.

    Les autres employés pouffèrent.

    — Il est vraiment taré ce Léon ! ricana l’un d’eux en tapant dans les mains de ses voisins.

    Rose continuait de le regarder.

    N’écoutant pas ce que disaient les autres, Léon rassembla son courage et s’élança vers elle.

    De nombreuses pensées le traversaient, puis repartaient, naviguant rapidement dans son esprit. Il se sentait saisi par une immense peur du ridicule. Il n’avait même pas préparé ce qu’il allait lui dire.

    — C’est sûrement mieux ainsi, pensa-t-il avec une bravoure toute nouvelle qui le surprit lui-même.

    Il se rapprocha d’elle, hésita un moment, puis se lança malgré tout :

    — Salut, je… Je m’appelle Léon.

    Elle le regardait, sans rien dire, avec des yeux d’un bleu profond et transperçant.

    — Écoute, tout le monde semble avoir compris, donc je peux te le dire sans risque. J’ai… C’est moi qui ai coupé le courant.

    Même s’il n’en avait pas l’air et qu’il continuait de chercher ses mots, Léon se sentait de plus en plus à l’aise. Il continua sur sa lancée :

    — Si j’ai fait ça, c’est pour avoir le temps de venir te parler. Pour te dire à quel point je te trouve ravissante. Quand je t’ai vue hier, tu m’as fait oublier tout le reste. Je n’ai plus pensé ni à l’usine, ni à cette triste vie que je mène sans aucun projet et qui n’a plus aucun sens pour moi. Il n’y avait plus que toi. Et je me dis que si tu me regardes autant que je t’admire, c’est peut-être qu’entre nous deux, il peut se créer quelque chose de beau. Alors si tu es d’accord, on pourrait…

    Il fut soudain interrompu par une voix derrière lui. Une voix à la fois arrogante et moqueuse :

    — Eh les gars, venez voir ! Léon se met à parler aux affiches publicitaires maintenant !

 

– FIN –

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